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La
censure religieuse
En Europe, c'est l'empereur Constantin Ier le Grand qui
instaura un régime de censure religieuse, poursuivi avec
une certaine violence par l'empereur Théodose Ier. De
nombreux ouvrages et manuscrits furent brûlés car ils
étaient considérés par l'Église comme étant
hérétiques, et leurs auteurs furent punis sous
l'autorité du pape. Par la suite, la période de
l'Inquisition (1231) fut particulièrement fatale à la
liberté de pensée, l'Église ayant même décidé la
constitution de tribunaux spéciaux, appelés tribunaux
inquisitoriaux, notamment en Espagne, en France et en
Italie. Ces tribunaux étaient chargés de réprimer
violemment les crimes d'hérésie et de sorcellerie, et
n'ont pas hésité à prononcer les peines les plus dures
à l'encontre des accusés. L'Inquisition a instauré un
régime de censure religieuse extrèmement sévère en
Europe pendant plus de cinq siècles et suscité une
terreur générale dans les populations soumises à
l'autorité de la pensée religieuse chrétienne.
C'est avec la découverte de l'imprimerie en Europe au
XVe siècle que la censure de l'Église s'est exercée de
façon préalable en soumettant les imprimeurs à
l'obligation de transmettre les manuscrits au clergé
avant de les imprimer sur papier.
Au XVIIe siècle, la censure vis-à-vis de la création
théâtrale fut très vive, alors que le théâtre était
relativement libre depuis le XVe siècle. Un régime
d'autorisation gouvernait désormais l'expression
théâtrale et, à cet effet, le procureur du roi était
doté du pouvoir de surveiller le répertoire et
d'interdire les représentations qui pouvaient choquer la
royauté ou le clergé.
L'uvre de Molière, souvent censurée, démontre le
poids de la censure royale et religieuse de l'époque.
Ainsi le Tartuffe fut-il interdit par le premier
président du Parlement, Guillaume de Lamoignon, alors
que le roi lui-même avait permis les premières
représentations de cette pièce. Par ailleurs, le
clergé, représenté en la personne de l'archevêque de
Paris, Hardouin de Préfixe, menaça d'excommunication
les spectateurs qui se présentaient à l'entrée du
spectacle. C'est une ordonnance de 1641 qui interdit aux
comédiens de «!représenter aucune action malhonnête
ni d'user d'une parole lascive ou à double entente qui
puisse blesser l'honnêteté publique!».
Des
associations céées pour la censure
La conférence
épiscopale de France a créé l'association Croyances et
Liberté afin d'ester en justice et "de protéger et
de défendre les catholiques des atteintes à leurs
sentiments religieux ou à leurs convictions religieuses,
qu'ils pourraient subir par la voie de la radio, de la
presse, du film, de la télévision, de l'image ou de
tout autre support." (Note 97/0083 du Réseau Voltaire,
11.2.1997) Il s'agit de
récupérer le terrain occupé par l'AGRIF (Alliance
générale contre le racisme et pour le respect de
l'identité française, liée au Front National) .
L'association Croyances et Liberté attend avec
impatience le vote de la "loi Toubon" sur le
racisme qui, dans l'état actuel du projet (AN 3045),
vise à interdire les propos antireligieux ou
"blasphématoires". Le terme
"racisme" est souvent détourné: on parle de
racisme anti-français, anti-chiens, anti-fumeurs. Ici,
il s'agirait de "racisme anti-religieux". Cette
loi vise à rétablir un "délit de
blasphème", et ceux qui protesteront vont se
retrouver aux côtés du Front National.
Nous pourrons
néanmoins "blasphémer" Zeus ou Mithra, car il
est peu probable qu'une association telle que l'AGRIF ou
Croyances et Liberté porte plainte. (On peut espérer
que ce projet, qui n'a pas été inscrit à l'ordre du
jour de l'Assemblée élue en 1993 et dissoute en 1997 ne
ressortira pas des oubliettes.)
L'AGRIF et une trentaine de
catholiques ont réclamé l'interdiction de l'affiche du
film "Larry Flynt" de M. Forman. Ils ont
court-circuité Croyances et Liberté qui se
réserve "pour de plus grands sujets". (Le
Monde, 20.2.1997).
La représentante du ministère public a plaidé:
"Nous sommes un pays chrétien [...]. On ne peut
toucher à ses racines, à son éducation, à sa morale.
[...] Le ministère public est là pour rappeler
qu'il y a des limites, qu'on n'a pas en permanence à
être choqué."
Ce faisant, elle néglige la Loi de 1905 d'au moins deux
façons:
- en affirmant une notion de "pays chrétien"
étrangère à cette loi et à la Constitution,
- en admettant implicitement que "toucher" à
une religion non chrétienne ne tirerait pas tant à
conséquence; or la Loi de 1905 met toutes les religions
sur un pied d'égalité; elles doivent toutes être
protégées de la même façon.
Elle dit plus loin que le rôle du ministère public
est de nous protéger contre l' "agression
permanente sur la voie publique." (Le Monde
du 20.2.1997).
On notera le détournement du terme
"agression": il ne s'agit que d'une
"agression" morale. N'importe qui peut se dire
agressé par n'importe quoi. Dans le contexte actuel de
demande de sécurité contre tous les risques, physiques,
écologiques, météorologiques, touristiques (pensez aux
équipes de sauveteurs prêtes à intervenir à tout
moment ce qui ne peut qu'encourager les touristes et les
sportifs à faire des imprudences), demande qui s'adresse
aux pouvoirs publics et aux assureurs, les protestations
contre les "agressions" les plus diverses, sont
bien reçues par l'opinion publique. Dans le cas
présent, il s'agit de pousser l'opinion publique à
réclamer encore plus de censure, souvent
d'ailleurs au nom de la "tolérance" comme on
va le voir.
Dans le rejet de l'action en référé, on trouve cet
attendu pittoresque: "si l'acteur qui tient le rôle de
L. Flynt figure dans la position d'un crucifié, il ne
représente aucune ressemblance physique avec l'image
douloureuse du corps affligé de J.-C. dans
l'iconographie de la crucifiction." (Le
Monde 22.2.1997) Donc, la croix est un symbole
chrétien "protégé" (comme le logo d'une
marque commerciale) pourvu qu'il y ait dessus un cadavre
sanguinolent avec un visage torturé de douleur! (voir affiche du film)
Depuis, M. Forman a reculé devant la cabale cléricale:
il a fait retirer l'affiche de son film qui défendait la
liberté d'expression. Pourquoi choisir une telle cause
si on n'est pas capable de la défendre?
La loi du 29.12.1979 sur les publicités dans la rue
affirme dans son article 1: "Chacun a le droit
d'exprimer et de diffuser informations et idées, quelle
qu'en soit la nature, par le moyen de la
publicité." L'argument selon lequel une affiche de
cinéma devrait être retirée parce qu'elle
"choquerait" ou qu'elle contredirait certaines
opinions est donc sans valeur de par cette loi. La
liberté d'expression ne s'applique pas qu'aux films
(qu'on peut ne pas aller voir) mais s'étend à leur
publicité. Je n'ai pas vu citer ce point important dans
les discussions sur les affiches de "Larry
Flynt" (ou précédemment de "Prêt à
Porter" ou celles de Bennetton).
Le Parlement Européen, dans sa résolution
contre le racisme, la xénophobie et l'extrême droite,
tout en invitant le gouvernement français à retirer le
projet de loi "Debré", "condamne toute forme de censure
culturelle et toute attaque à la liberté d'expression
et de création" (Réseau Voltaire, dépêche
97/0121 du 24.2.1997).
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