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Casablanca, l'ombre de la mosque


Les activités de Carrefour des livres sont un baromètre de l’état de la censure et de la démocratie.

Marie-Louise Belarbi n’a pas choisi d’installer Carrefour des livres entre les fleurs et une mosquée intégriste par hasard. Il y a quinze ans, elle jetait son dévolu sur des garages situés sur le chemin qu’une clientèle aisée et des intellectuels empruntent le dimanche pour se rendre au marché du Maarif, l’ancien quartier juif et espagnol de Casablanca. Le succès fut immédiat. Cette ancienne attachée de presse de chez Julliard, venue au Maroc en 1959 pour suivre un mari marocain, innove en vendant des ouvrages en solde et en organisant des expositions de peinture et des conférences pour une clientèle qui n’avait jamais rencontré un auteur. «A l’époque, se souvient-elle, les Marocains n’entraient pas dans les librairies françaises, persuadés qu’il fallait obligatoirement acheter.» La première «signature» qu’elle organise marque un événement: le retour d’exil de Driss Chraïbi, dont le premier roman le Passé simple, cri d’un adolescent devant les tares et les lâchetés de sa société, fut interdit jusqu’en 1974 au Maroc.

C’est le temps où quelques imprimeries font office de maisons d’édition et où Sochepresse, entreprise nationale, distribue presse et livres marocains et étrangers. Il faudra attendre les années 1980 pour que le Maroc connaisse un réel essor avec la création de maisons éditant en français de la littérature, des romans, des livres pour les jeunes, mais peu d’essais (Eddif, Afrique-Orient, Belvisi, Le Fennec…). Grâce à cela, le livre français, qui coûte cher au Maroc (un ouvrage à 120 francs revient environ à 220 dirhams, 7 % d’un salaire moyen), a pu baisser de moitié. Et certains éditeurs de l’Hexagone font désormais des «prix spéciaux Maroc» qui ramènent le livre à 120 dirhams. «Du coup, on achète plus facilement marocain, alors que les gens ne lisaient pas les auteurs marocains publiés à l’étranger», constate Marie-Louise Belarbi.

La censure? C’était simple… et signifié dans une «feuille» du ministère de l’Intérieur: tous les ouvrages comprenant «roi», «islam» ou «sexe» dans le titre! L’importation d’A l’ombre de l’Alachafiya, le premier livre d’un prisonnier politique, aurait probablement valu des ennuis à la libraire si elle n’avait pris soin de les commander à travers Sochepresse. Les policiers sont venus demander à qui elle les avait vendu. «A partir de là, on s’est autocensuré, car un seul livre interdit pouvait bloquer toute une commande, raconte-t-elle. Pourtant, les gens savaient qu’on pouvait trouver les livres interdits chez nous. Ils les demandaient discrètement, mais assez peu.» Les éditeurs marocains n’ont pas échappé à cette autocensure. Il a fallu du temps pour que les romans d’Abdelhak Serhane, qui dénoncent effritement des valeurs et décomposition sociale, soient coédités au Maroc. La publication de Notre ami le roi, le best-seller de Gilles Perrault contre Hassan II valut à Marie-Louise Belarbi un coup de fil «amusant» de Gallimard lui annonçant «un livre qui va faire un tabac au Maroc». «C’était inimaginable qu’il soit mis en vente ici, même si tout le monde le rapportait de France», se souvient-elle. Le Chat botté a même été mystérieusement interdit un temps, jusqu’à ce que le patronyme de Charles… Perrault n’explique l’erreur. Aujourd’hui encore, les livres de la femme du général Oufkir ou de Christine Sarfaty ne sont pas en vente, alors que la presse publie leurs interviews. Pourtant, la «feuille de censure» a disparu peu avant l’arrivée du gouvernement du socialiste Abderrahmane Youssoufi.

Suite : Censure en Indonesie, en Chine, en Russie, au Cameroun, en Inde et en Algérie .