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Le Kerala, pépinière du septième art indien

L'UN des plus petits Etats de l'Union indienne (29 millions d'habitants), le Kerala, fut longtemps synonyme de région pauvre vivant d'agriculture tropicale, à laquelle des dizaines de milliers d'émigrés dans le Golfe procurent une manne financière inespérée depuis les années 70. Son expérience, la plus ancienne en Inde, d'un gouvernement communiste élu démocratiquement en 1957 et divisé dix ans plus tard par un schisme entre PCI prosoviétique et PCI(M) « marxiste-léniniste » maintenant au pouvoir avec d'autres groupes de gauche, en a fait l'Etat indien le plus alphabétisé (95 %, dont 86 % pour les femmes) et le plus avancé sur le plan social.

Riche d'une tradition de tolérance religieuse - 61 % d'hindous y cohabitent avec 21 % de chrétiens et 18 % de musulmans, présents depuis des siècles..., plus 35 % de marxistes, disent les humoristes -, le Kerala fit irruption dans les années 60 et 70 sur la carte du cinéma d'auteur. Et cela grâce à un remarquable réseau de quelque 200 ciné-clubs, de salles de cinéma et de « coopératives » cinématographiques, dont la première fut la Chitralekha, fondée en 1965 à Trivandrum par Adoor Gopalakrishnan, pivot du film d'auteur malayalam (la langue dravidienne du Kerala), avec Govindan Aravindan et, entre autres, Vasudevan Nair, Mohanan, Tampuvali (T. V.) Chandran, Kulakkatil G. George, Ravindran et le jeune Shaji, dont l'admirable Destinée (Swaham), primé à Cannes en 1995, a été projeté en France.

Plus récente, l'Odessa Film Coop. (1985, une référence au Cuirassé Potemkine) du cinéaste iconoclaste John Abraham, est un lieu de débats politiques et esthétiques. Depuis 1975, l'officielle KSFD (Kerala Film Development Corporation) offre les prestations d'un studio complet, le Chitranjali, grâce auquel une proportion notable des films malayalam évitent le coûteux détour par les infrastructures de Madras, capitale des quatre cinématographies du sud de l'Inde : en 1996, ces dernières ont réalisé 443 des 683 films de fiction sortis en Inde.

Lors du 28e Festival international du film de l'Inde (IFFI, 1997) à Trivandrum, la capitale du Kerala, deux événements - contradictoires - furent passionnément discutés. D'abord, le dernier film d'Adoor Gopalakrishnan, L'Homme de l'Histoire ( Kathapurusham), une allégorie politique des 45 dernières années au Kerala, à travers l'enfance puis la prise de conscience d'un jeune écrivain brahmane qui passe rapidement du mouvement de Gandhi au marxisme dans sa mouvance « maoïste » naxalite. Les belles images de ce film lent et volontairement « local », profondément humaniste, présentent une interrogation poursuivant celle des Murs ( Mathilukal, 1989) sur la nature de la liberté pour un créateur enrégimenté dans une idéologie. Le film se termine lorsque le « héros », jusqu'alors bègue, retrouve sa voix pleine et entière au moment même où son roman, plébiscité par le public, est interdit par la censure lors de l'« état d'urgence » liberticide décrété par Indira Gandhi (1975- 1977).

A l'opposé et dans une veine proche du « renouveau hindou » (hindutva) du cinéma indien actuel (même dans le Kerala « laïque »), Voyage vers la sagesse ( Desadanam) est situé dans l'intemporalité pour souligner la quête religieuse d'une famille de brahmanes « nambhoudiris » orthodoxe particulière à la côte de Malabar kéralaise. C'est l'histoire d'un petit garçon insouciant et meilleur élève du temple local pour apprendre le Veda (textes religieux sanscrits). Le grand-prêtre âgé de l'ashram (monastère d'ascètes) avertit son grand-père qu'un horoscope désigne le gamin comme son successeur. Très pieux, l'aïeul, qui jadis abandonna le théâtre kathakali, trop « profane », estime que c'est à la fois un honneur pour la famille - devenir un « renonçant au monde » ( sanyasi) est encore une vertu cardinale de l'hindouisme embrassée par de nombreux Indiens de toute condition - et pour lui-même un acte pie qui lui épargnera le cycle des réincarnations ( samsara). Il contraint son fils, effondré, à « consacrer » son gosse à l'ashram, ce qui signifie que celui-ci devra considérer ses parents comme morts en devenant alors un saint « intouchable » au sens propre... Immergé dans une sentimentalité « sacrée » et techniquement achevé, ce film à petit budget est caractéristique d'une volonté de rentabiliser les sujets religieux à l'écran en dévoilant au public, sur un fond de valorisation du patrimoine hindou classique, l'« authenticité » de groupes jusqu'alors (auto)protégés des regards extérieurs.

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